Halte là ! Pantala est là

Causerie odonatologique du 5 décembre 2025

Pantala flavescens (Fabricius, 1798) – Libellule globe-trotter – Pantalidae (Libellulidae)

Pantala est entrée dans le salon de La Selysienne comme un courant d’air. La Causerie impromptue a été improvisée par Cyrille Deliry… Jean-Michel Faton et Éric Detrez étaient spectateurs attentifs d’une présentation qui n’était que le bref partage de caractéristiques remarquables de la Libellule globe-trotter (Pantala flavescens), une espèce exceptionnelle en bien des points. Je développe en texte et références les grandes lignes de ce dont nous avons causé.

Notre voyage en amnésie commence par la présentation d’une planche naturaliste publiée en 1592 par Jacob Hoefnagel. Par recoupement il apparaît possible que le spécimen présenté en mélange ici avec d’autres éléments de la Nature soit originaire d’Afrique du Nord. Les ailes postérieures élargies et la morphologie sont clairement compatibles avec Pantala flavescens.

La date est 1592 – Planche 4 de la partie III, montrant une Libellule attribuable à Pantala flavescens

Il s’agit d’une libellule sub-cosmopolite qui évite « étrangement » l’Europe alors qu’elle est présente « partout ailleurs ».

 ©© bysa – Achim Raschka – Wikimedia commons

La barrière du Sahara semble infranchissable, si bien qu’elle n’est qu’exceptionnelle dans le Paléarctique ouest. L’Himalaya et les massifs associés forment une barrière côté asiatique. En Amérique, seul le climat vient limiter la zone de déplacement de cette espèce hautement migratrice. Un « pont de migration » a été révélé entre la Corne de l’Afrique et l’Inde (Hobson & al. 2012) où l’espèce effectue des aller-retour sur plusieurs génération au rythme des moussons. C’est un phénomène remarquable bien documenté et présenté par Charles Anderson dans une conférence en 20091.

L’observation la plus septentrionale en Europe, a été faite en Russie dans l’enclave de Kalingrad (Buczyński & al. 2014). Il a fallu aux observateurs capturer 50465 imagos d’Odonates pour découvrir un spécimen de Pantala flavescens, soit un taux de découverte de l’ordre de 0,02 pour mille ! Le spécimen indiqué a été capturé le 29 mai 2013. Les mentions en Europe sont très exceptionnelles, plus denses côté Asie mineure. La Mer Rouge semble guider la remontée exceptionnelle de quelques individus. Les petites îles du chenal de Sicile avec l’Afrique du Nord drainent parfois quelques individus de manière « privilégiée » (Corso & al. 2012, 2017).

Carte empruntée à © Buczyński & al. (2014) et complétée – La station de Kalingrad est indiquée par une étoile 

Aguesse (1968) signale l’espèce en France, sans grandes précisions. Cette affirmation a été mise en doute par les auteurs ultérieurs, mais Pierre Aguesse me confirme dans un courrier récent de 2024 qu’elle a été indiquée à plusieurs reprises, par l’illustre Pierre-Paul Grassé, dont les activités odonatologiques ont été très discrètes. Ceci contraste à l’œuvre exceptionnelle de ce scientifique, dans le domaine d’ouvrages monumentaux de Zoologie dont P.P.Grassé a dirigé plusieurs collections uniques pour cette science. Aussi ce n’est pas une réelle surprise que de découvrir, à l’instar d’autres pays en Europe, une observation exceptionnelle documentée par au moins une photographie dans le Gard le 12 août 2019 réalisée par Cyril Soustelle (Soustelle & al. 2020).

© Cyril Soustelle – France, Gard le 12 août 2019 – Observatoire du Patrimoine Naturel du Gard
Première mention française documentée

Malgré sa présence très exceptionnelle en Europe, un cas de reproduction a été documenté pour l’Allemagne, des observations du 6 juillet 2019 ont été suivis de l’observation d’une émergence le 17 août 2019 (Günther 2019)2.

Outre la morphologie particulière des ailes postérieures, qui par leur surface agrandie font de cet insecte un excellent voilier, des éléments physiologiques font que cette espèce présente des propriétés « antifatigue » lui permettant de soutenir de longs déplacements (Li & al. 2014). C’est ainsi la seule espèce d’Odonate a avoir atteint une des îles les plus isolée du domaine Antarctique, l’île d’Amsterdam (Devaud & Lebouvier 2019). L’île de La Réunion, qui intéresse tout particulièrement La Selysienne a été le sujet d’une des plus anciennes observation de l’espèce pour la science. Décrite d’Inde par Fabricius (1798), elle est connue en Afrique occidentale par Palisot de Beauvois (1807), illustrée, sans nom parmi les magnifiques planches de la Description de l’Egypte en 1817, elle est capturée à Horning en 1823 en Angleterre (nommée alors Libellula sparshalli Curtis, 1829). Rambur (1842) la donne pour le Sénégal, l’île Maurice et Cuba. C’est alors qu’elle entre par la grande porte dans la liste des espèces de l’île de La Réunion, alors nommée île Bourbon (de Selys Longchamps in Pollen & van Dam 1869). Michel Yerokine, souligne qu’à la différence de diverses autres localités, une partie des populations de l’île ne semble pas migratrice, mais bien établie sur les lieux (in litt. du 23 septembre 2019).

Nous regardons une photographie de l’exuvie bien caractérisée de cette espèce prise à la Martinique et que m’avais confié Gwénaël David. Je la reproduis ci-dessous.

© G.David – Exuvie, Martinique – 22 juillet 2008

Il s’agit d’une des deux espèces du genre Pantala, avec localisée en Amérique, Pantala hymenaea qui présente à l’échelle des Amériques des déplacements migratoires qui ne sont pas sans évoquer ceux du Monarque, un papillon dont les migrations sont régulièrement médiatisés.

Merci aux membres de La Selysienne présents pour avoir écouté mes quelques remarques partagées sur cette espèce à la biologie passionnante et dont nous n’avons abordé que quelques aspects.

Cyrille Deliry, Niort, Causerie odonatologique du 5 décembre 2025

Retrouver les références

  • Buczyński P, Shapoval A.P. & Buczyńska E. 2014 – Pantala flavescens at the coast of the Baltic Sea (Odonata: Libellulidae). – Odonatologica, 43 (1/2) : 3-11. – ONLINE
  • Corso A. & al. 2012 – Annotated checklist of the dragonflies (Insecta Odonata) of the islands of the Sicilian Channel, including the fist records of Sympetrum sinaiticum Dumont,1977 and Pantala flavescens (Fabricius, 1798) for Italy. – Biodiv. Journ., 3 (4) : 459-478. – PDF LINK
  • Corso A. & al. 2017 – Update to the status of Pantala flavescens (Fabricius, 1798) and Trithemis kirbyi Selys, 1891 for Italy and Central Mediterranean basin (Odonata Libellulidae). – Bio- div. J., 8 (1). – PDF LINK
  • [Deliry C. 2025] – Pantala flavescens – In : Odonates du Monde (Histoires Naturelles) (2004-[2025]) – Version 71078 du 06.12.2025. – odonates.net
  • Devaud M. & Lebouvier M. 2019 – First record of Pantala flavescens (Anisoptera: Libellulidae) from the remote Amsterdam Island, southern Indian Ocean. – Polar Biology, 42.
  • Fabricius J.C. 1798 – Suplementum entomologiae systemicae. – Proft & Storch, Copenhagen : 582 pp.
  • Günther A. 2019 – Successful breeding by Pantala flavescens in Germany (Odonata: Libellulidae). – Odonatologica, 48 (4/3) : 203-210. – PDF LINK
  • Hobson K.A. & al. 2012 – Isotopic Evidence That Dragonflies (Pantala flavescens) Migrating through the Maldives Come from the Northern Indian Subcontinent. – PLoS ONE, 7 (12).
  • Hoefnagel Jacob 1592 – Archetypa studiaque Patris. – Planches naturalistes.
  • Li X.J. & al. 2014 – Antifatigue properties of dragonfly Pantala flavescens wings. – Microscopy Research and Technique, 77 (5) : 356–362.
  • Palisot de Beauvois A.M. 1805-21 – Insectes recueillis en Afrique et en Amérique dans les royaumes d’Oware et de Bénin, à Saint-Domingue et dans les États-Unis, pendant les années 1786-1797. – Fain & Cie, Paris : [Libellules] : [1807 – livraison 4] 68-69 + [1807 – livraison 5] 84-85 + [1817 – livraison 10] 171-172. – PDF
  • Pollen F.L. & van Dam D.C. 1869 – Recherches sur la Faune de Madagascar et de ses dépendances. – de Selys Longchamps E. In : Partie 5. – Insectes de Madagascar : Odonates recueillis à Madagascar, aux îles Mascareignes et Comores : 1869  : 3 + 15-25.
  • Rambur P. 1842 – Histoire naturelle des insectes : Névroptères. – Roret, Paris : 534 pp. – ONLINE
  • Soustelle & al. 2020 – Première mention documentée de Pantala flavescens en France métropolitaine (Odonata : Libellulidae). – Martinia, 34 (1/2) (2019).

Notes

  1. Alors qu’il vivait et travaillait en tant que biologiste marin aux Maldives, Charles Anderson a remarqué une soudaine profusion de libellules à une certaine période de l’année. Il explique dans sa conférence comment il a suivi avec attention la trace d’une simple petite libellule appelée « Pantala flavescens » pour finalement découvrir qu’elle effectuait le plus long voyage migratoire de tous les insectes au monde. ↩︎
  2. Il existe une autre mention française très récente, réalisée le 10 juin 2021 par deux naturalistes du Midi, sur Fréjus dans le Var, mention suivies d’un contact supplémentaire dansen ↩︎